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Retour du pays des murs

mercredi 31 août 2011

Nous publions ci-dessous une tribune de Philippe Aghion publiée sur le site du Monde



Selon Benedicte Berner et Philippe Aghion, la reconnaissance multilatérale de l’Etat palestinien par l’ONU pourrait faire tomber les murs qui entravent la possibilité de renouer le dialogue israélo-palestinien.

Le débat est engagé sur l’opportunité d’une reconnaissance de l’Etat palestinien par l’ONU. D’aucuns soutiennent qu’il faut conditionner cette reconnaissance à la reprise d’un dialogue bilatéral direct entre les deux parties. Lors d’un voyage récent en Israël et dans les territoires occupés pour discuter de la mise place d’un nouveau master d’économie pour les étudiants palestiniens, nous avons pris conscience de la multiplicité des "murs" – physiques ou administratifs – qui entravent la possibilité d’un tel dialogue, des murs qu’une reconnaissance multilatérale par l’ONU peut contribuer à faire tomber.

La logique de l’isolement qui imprègne la vie quotidienne des Palestiniens en Cisjordanie ne se matérialise pas seulement par le mur de béton érigé à l’origine en réponse à la seconde Intifada et dont la construction se poursuit encore aujourd’hui à un rythme très ralenti. Elle se reflète également dans la multiplicité des clôtures barbelées, qui, à l’intérieur même de l’espace délimité par le mur, séparent les zones palestiniennes des zones israéliennes et dans les nombreux check-points qui ponctuent les trajets d’un point à un autre de la Cisjordanie.

Elle s’incruste au quotidien dans le champ visuel de la jeunesse palestinienne comme, par exemple, à l’université d’Al-Quds à Abus Dis, en bordure de Jérusalem, où le mur s’étend à 150 mètres des salles de classe. Les conséquences de cette politique sont nombreuses, notamment sur la vie des étudiants et des professeurs palestiniens. Elle oblige les étudiants palestiniens à s’inscrire à l’université la plus proche de leur lieu de résidence, même si celle-ci n’offre pas la meilleure formation dans le domaine d’études choisies.

Le rituel est le même à chaque contrôle : le passager doit descendre du bus, emprunter un passage piéton sécurisé par des militaires israéliens et montrer sa carte d’identité avant de pouvoir regagner son siège. Cet exercice peut parfois prendre des heures, en fonction de la circulation et du bon vouloir des soldats israéliens. Les murs en Cisjordanie ont un double effet : tout d’abord d’isoler les étudiants et intellectuels palestiniens d’une ville de Cisjordanie à l’autre, et également de séparer les élites israéliennes des élites palestiniennes.

Les universitaires et intellectuels palestiniens sont également isolés du monde extérieur. En particulier, il est difficile pour une université palestinienne de faire venir des professeurs ou étudiants étrangers. Les visas (touriste) accordés par les autorités israéliennes ne sont en effet valables que pour trois mois. Quant à la participation d’universitaires palestiniens à des colloques étrangers, elle est sérieusement compliquée par la loi qui interdit à tout Palestinien de Cisjordanie l’entrée sur le territoire israélien.

C’est ainsi qu’un universitaire palestinien qui cherche à voyager à l’étranger doit se rendre à Amman (Jordanie). La distance pour rejoindre l’aéroport d’Amman depuis Ramallah n’est que de 112 km, mais la parcourir n’est pas une mince affaire. Le voyage prendra au mieux quatre heures, au pire toute une journée pour un coût d’environ 100 dollars (69 euros), alors que le revenu moyen par tête en Palestine est d’à peine 1 300 dollars par an.

Les Israéliens sont aussi victimes de cette logique de séparation et de division. Il leur est interdit, par les autorités israéliennes, de se rendre dans les territoires de Cisjordanie contrôlés par les Palestiniens.

C’est ainsi qu’à notre grand étonnement, les intellectuels - y compris nos collègues en charge de l’enseignement supérieur en Israël - ignorent ce qui se passe dans les universités palestiniennes. Nombre d’entre eux déplorent cet état de fait et souhaiteraient davantage d’échanges académiques entre les deux peuples. Le monde universitaire israélien subit en réalité une double contrainte. D’un côté, il est coupé de sa contrepartie palestinienne, de l’autre, il ne peut refuser une invitation à donner une conférence dans une colonie israélienne de Cisjordanie sans s’exposer à des pressions, à la stigmatisation ou à des mesures de rétorsion.

Il y a bien sûr le service militaire, qui permet aux jeunes Israéliens de se rendre dans les zones palestiniennes. Cependant, ces jeunes appelés ne retirent de leur expérience militaire qu’une vision tronquée de la société palestinienne, celle de toute armée d’occupation. En particulier, ils ignorent tout de la vie et du développement des universités palestiniennes à l’intérieur des villes dont ils contrôlent les check-points. Les rencontres fructueuses entre étudiants ou intellectuels israéliens et palestiniens ne se font qu’en terrain neutre, c’est-à-dire à l’étranger. C’est ainsi qu’un étudiant palestinien nous racontait comment il s’était lié d’amitié avec un étudiant israélien lors d’un programme d’études en Turquie. Pour la première fois de sa vie, il voyait un Israélien sans uniforme et sans arme et tous les deux de rire en découvrant qu’ils ne connaissaient de la langue de l’autre que la même phrase : "Montrez-moi votre carte d’identité, s’il vous plaît."

Et que faire si un étudiant palestinien de Cisjordanie et une étudiante israélienne tombent amoureux en terre étrangère ? Nous avons croisé un Roméo et une Juliette du Moyen-Orient. Ils se sont connus en Occident, lors d’une université d’été, et ils se sont aimés. Revenus en Israël et Palestine, leur amour persiste. Ali et Rebecca se rencontrent en cachette, camouflés dans une voiture au passage des points de contrôle. Pris en flagrant délit de franchissement de territoire, elle risque une amende ; lui, la prison israélienne.

Le Palestinien de Jérusalem-Est subit la réalité des murs différemment. Il dispose d’une carte d’identité bleue et de plaques d’immatriculation jaunes identiques à celles des Israéliens, lui permettant de circuler en Israël et de se rendre en Cisjordanie. Mais cette liberté a un prix : il doit montrer qu’il habite en permanence à Jérusalem sous peine de perdre son permis. C’est ainsi que le doyen d’une grande université que nous avons visitée en Cisjordanie est contraint de faire quotidiennement l’aller-retour de Jérusalem (au minimum quatre heures de transport) pour y conserver son titre de résidence. Etudier à l’étranger est aussi un problème, car une absence de plus de trois ou quatre ans risque d’entraîner à tout jamais la perte de ce droit. Cela implique en particulier qu’il est impossible pour un Palestinien résidant à Jérusalem-Est d’aller faire un doctorat aux Etats-Unis ou ailleurs sans perdre sa résidence.

Alors que tant d’obstacles sont mis à l’établissement de contacts directs entre étudiants et intellectuels israéliens et palestiniens, comment peut-on sérieusement assujettir la reconnaissance d’un Etat palestinien à des négociations d’abord bilatérales entre les deux parties ? Notre sentiment, partagé par de nombreux intellectuels israéliens et palestiniens, est que c’est la reconnaissance de l’Etat palestinien par le concert des nations qui peut forcer le respect mutuel et l’établissement d’un véritable dialogue entre Israéliens et Palestiniens en infléchissant une dynamique politique qui pousse depuis des années vers un isolement croissant entre les deux peuples.

Une reconnaissance par l’ONU, c’est d’abord montrer que la communauté internationale considère la colonisation et la confiscation des terres palestiniennes comme des actes illégaux. Des considérations politiciennes de très courte vue ont en effet conduit les dirigeants israéliens à donner leur feu vert à une intensification de la colonisation, laquelle compromet toute perspective sérieuse de dialogue entre les deux parties. Pour donner une idée plus concrète du processus de colonisation, il est utile de rappeler que les accords d’Oslo ont conduit à diviser la Cisjordanie en trois zones, A, B et C.

Seule la zone A est sous plein contrôle palestinien, tandis que la zone C, qui représente 60 % du territoire de la Cisjordanie, est entièrement contrôlée par Israël. La colonisation des terres s’y intensifie, comme cela se voit de manière flagrante lorsqu’on se déplace d’une ville à l’autre.

Une reconnaissance de l’Etat palestinien par l’ONU, c’est au contraire renforcer le camp des intellectuels modérés en Israël et en Palestine, or c’est sur eux que s’appuiera tout dialogue bilatéral sérieux. Le gouvernement raisonnable et qualifié du premier ministre palestinien, Salam Fayyad, s’est engagé ces dernières années, malgré les contraintes imposées par l’occupation, dans la construction d’institutions économiques et politiques fortes avec des standards élevés de transparence.

Reconnaître l’Etat palestinien, c’est démontrer que cette stratégie de développement économique et institutionnel paie sur le plan diplomatique et c’est consolider un partenaire de confiance dans la région. C’est donc aussi renforcer le poids des leaders palestiniens modérés qui soutiennent la reconnaissance de l’Etat d’Israël et le renoncement définitif à la violence. Et c’est également consolider le camp de la paix en Israël.

Au contraire, un échec du vote à l’ONU pourrait avoir comme effet d’entraîner la démission forcée du gouvernement palestinien actuel, et de renforcer les partis politiques les plus radicaux en Israël. L’Europe ne devrait pas sur ce sujet être à la remorque d’une administration américaine aux intentions souvent nobles mais qui demeure largement contrainte par la campagne électorale à venir.

Reconnaître l’Etat palestinien, c’est enfin débarrasser Israël du poids économique de plus en plus lourd de l’occupation. Israël dépense officiellement 8 % de son produit intérieur brut (PIB) pour la défense, auxquels s’ajoutent 4 % de PIB en coûts indirects. Ces coûts sont pour beaucoup dans le mouvement de contestation sociale auquel est confronté actuellement le gouvernement israélien. Mettre un terme au conflit permettrait de réduire notablement les dépenses de défense comme ce fut le cas suite aux accords de Camp David avec l’Egypte en 1978 (ces accords avaient permis à Israël de réduire ses dépenses de défense de moitié dans les années 1980).

Reconnaître l’Etat palestinien, c’est aussi permettre à Israël de maîtriser les coûts sociaux et moraux de l’occupation, laquelle a engendré au fil du temps une poussée de l’intolérance ainsi qu’une érosion de la démocratie israélienne. Un exemple récent est la nouvelle loi votée à la mi-juillet par le Parlement israélien, interdisant tout appel public au boycott économique, culturel ou académique des colonies en Cisjordanie. Cette loi est sévèrement critiquée par les intellectuels israéliens comme constituant une sérieuse entrave à la liberté d’expression.

Reconnaître l’Etat palestinien, c’est en définitive le moyen le plus sûr de faire bouger ces murs qui empêchent les forces de progrès en Israël et en Palestine d’agir de concert pour jouer un rôle moteur dans le développement d’une région à fort potentiel économique et en plein processus de démocratisation.


Philippe Aghion est spécialiste de la croissance et de l’innovation, il a écrit "Les Leviers de la croissance française" (La Documentation française, 2007, avec Elie Cohen, Gilbert Cette et Jean Pisani-Ferry), "L’Economie de la croissance" (Economica, 2010). Son prochain livre, "Repenser l’Etat" (avec Alexandra Roulet), sort aux éditions du Seuil le 15 septembre.

Benedicte Berner donne à l’université Harvard un cours sur "Média, démocratie et économie". Parallèlement, elle coordonne, pour le compte de l’Agence suédoise pour le développement, des projets sur les médias en Russie, dans les Balkans, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.


Auteur : Philippe Aghion, professeur d’économie à l’université d’Harvard et Benedicte Berner, vice-présidente du Comité suédois des droits de l’Homme
Source : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2011/08/29/retour-du-pays-des-murs-par-philippe-aghion-et-benedicte-berner_1564888_3232.html



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