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Ramallah danse sur un volcan - Mission de Palestine en France

Ramallah danse sur un volcan

mardi 31 janvier 2012

Nous publions ci-dessous un article de Claire Meynial paru dans "LE POINT"

Cisjordanie. On y danse, on y boit, on y fait des affaires. Mais la capitale des Palestiniens reste une prison dorée.

Le constat est sans surprise : « De la piquette. » Cette année encore,
le beaujolais nouveau fait grimacer.
« Mais c’est chouette de le boire ici », sourit tout de même Delphine, 25 ans. La table sur laquelle elle pose son verre-ballon a été poussée dans le coin d’un bar de Ramallah.

Ce soir, la capitale administrative de la Cisjordanie joue la guinguette.
Julien Chiappone-Lucchesi, le directeur du centre culturel français, qui a organisé la soirée au café
La Vie, a engagé un accordéoniste.


Bientôt, les mélodies orientales déchaînent la jeunesse locale. Ça fume, ça ondule, ça bat des mains et l’on se frotte les yeux pour se rappeler où l’on est. « Ramallah est une bulle », reconnaît Delphine, qui enseigne le français à l’université de Bir Zeit. « Officiellement, j’habite à Jérusalem, ajoute-t-elle, mais il y a trop de pression religieuse et, le soir, c’est mort. Alors je vis ici, c’est plus cool. »

La suite de ce jeudi soir lui donne raison : à Beit Aniseeh, bar lounge, le DJ, Marwan Asad, fait salle comble en alternant R’n’B et tubes régionaux, et il faut jouer des coudes pour atteindre le bar.

Chez Orjuwan, les parts de pizza circulent entre les sièges en rotin, les Ramalliens en jean éclusent de la vodka-Red Bull et tirent sur les narghilés. Fin de soirée au Sparkles, à l’hôtel Mövenpick, où la longueur
des jupes est inversement proportionnelle à la hauteur des talons.

Le Mövenpick, qui vient de fêter son premier anniversaire, est l’un des bourgeons résultant de l’incroyable dynamisme de la ville.
Le seul 5-étoiles de Cisjordanie, avec ses 171 chambres au design sobre, concurrence les meilleures adresses de Jérusalem depuis qu’il répond aux normes de sécurité pour héberger des personnalités politiques. « Ce moisci, nous avons reçu Bertrand Delanoë, le roi de Jordanie, Tony Blair… » , énumère Michael Goetz, directeur de l’hôtel.

L’établissement affiche un taux d’occupation de 70 %, avec une clientèle haut de gamme mêlant personnel d’ONG, diplomates et hommes d’affaires.

Business. Car, dans la ville de la Mouqataa, le palais présidentiel palestinien, où les cars déversent les écoliers devant la tombe d’Arafat, l’une des rares choses qui explosent désormais, c’est le business, six jours sur sept. « La région contribue à un tiers du PIB de la Palestine » ,
estime Naser Abdelkarim, professeur d’économie à Bir Zeit. « Dès les années 80, avec les capitaux de la diaspora des Etats-Unis, d’Amérique latine, du Golfe et d’Europe, la construction s’est emballée. Après les accords d’Oslo en 1993, l’installation de l’Autorité palestinienne a attiré environ 1 000 ONG.

Les emplois, publics et privés, se trouvent ici, accroissant la demande de services, biens de consommation, logements, ressources… » , analyse-t-il. Une plongée brutale dans le capitalisme avec son lot de panneaux publicitaires, dans les rues où alternent immeubles de verre et terrains vagues.

Crédits bancaires et 4 x 4 y déploient leurs charmes vénéneux, à quelques minutes des camps où les réfugiés survivent à grand-peine.
La classe moyenne palestinienne, elle, découvre les joies de l’endettement. « Notre projet repose sur deux piliers, explique ainsi Munif Treish, ingénieur à la tête du projet Al-Rihan. Les logements et le crédit immobilier Amal, à 5,5 % sur vingt-cinq ans maximum. »

Sur une colline à l’ouest de la ville, les 300 appartements de la première tranche, vendus à 80 %, seront livrés fin février. Ceux de la deuxième tranche ont été achetés à 100 % par Jawwal, compagnie palestinienne de téléphonie mobile. Il « suffit » de 65 000 dollars (une fortune pour la plupart des Palestiniens) pour devenir l’heureux propriétaire de 100 mètres carrés, deux chambres, des terrasses, des escaliers en marbre rose de Turquie, un revêtement en pierre blanche d’Hébron et beige
de Bir Zeit.

Le programme comprend aussi un centre commercial, un hôpital spécialisé en neurochirurgie, procréation assistée et chirurgie cardiaque, une maternelle et une école primaire, des parcs. Bref, lorsque les 30 000 logements auront été achevés, d’ici sept ans, un nouveau quartier de Ramallah sera né, relié grâce à un périphérique à la ville et à l’université de Bir Zeit.

Du chantier on la distingue sur la droite, alors qu’à gauche se dresse
Burj Falestine, tour de verre de 23 étages surmontée d’un restaurant tournant, qui doit ouvrir au printemps. Plus loin, la vue butte contre les toits rouges d’une colonie israélienne.

Embouteillages. Tout le paradoxe de Ramallah est là. « Pourquoi construisons-nous à la verticale ? Parce que nous ne pouvons pas nous étendre horizontalement , peste Bilal Muhaisen Aburayyan, architecte d’Arabtech Jardaneh. Les embouteillages monstres de Ramallah s’expliquent parce que l’infrastructure ne suit pas, et pour cause. Il est impossible de planifier une agglomération quand chaque village est séparé d’un autre par une colonie ou une zone C [sous contrôle militaire et administratif israélien, NDLR]. »

Car la voilà, la question : comment développer et organiser une économie sous occupation ? Certains s’y attellent avec la meilleure volonté, comme les membres de la Chambre de commerce internationale de Palestine fondée à Ramallah en décembre. Sa directrice, Yara Asad, 32 ans, en est sûre, « le centre d’arbitrage, basé à Jérusalem, permettra de résoudre les conflits entre entreprises palestiniennes et israéliennes ». Après tout, 75 % des importations en Palestine proviennent d’Israël, qui contrôle frontières, ports et check-points, ces barrages militaires… « Tout ça, c’est de l’esbroufe ! tempête Naser Abdelkarim. Nous n’avons pas de libre accès au reste du monde, quel genre d’arbitrage pouvons-nous espérer ? L’élite des affaires qui brandit l’économie comme arme de paix ne cherche que son intérêt.

C’est la paix, à l’inverse, qui déclenchera la croissance économique. A l’indépendance, je peux prédire une augmentation de 30 à 40 % du PIB, avec les centaines de maisons à construire et le boom du tourisme pour les chrétiens et les musulmans. » L’approche économique fait pourtant florès. L’argument de Salam Fayyad, Premier ministre de l’Autorité palestinienne, est que, le moment venu, le pays sera prêt à l’indépendance. Celui des habitants est un peu différent : consommer, c’est résister. « Israël veut nous enfermer, nous lui montrons que nous nous ouvrons sur le monde, que nous menons une vie normale », expose Hassan Badawi, conseiller au ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne.

Ainsi Lama et Enas, 28 et 30 ans, soigneusement maquillées et non voilées, comme la majorité des filles ici, se retrouvent-elles le soir au café Jasmine pour fumer du tabac parfumé. Même si elles mettent parfois une heure à venir de Jérusalem-Est, pourtant à dix minutes, à cause du check-point de Khalandia. « Ici, vous ne trouverez pas un produit israélien, rien d’écrit en hébreu, s’enorgueillit Jack Saadeh, le propriétaire qui a ouvert en mai 2011. S’il manque des pâtisseries, je n’en sers pas, plutôt que d’en acheter à Jérusalem. » Rentré de Californie, il a monté un business florissant, attirant les clients grâce à un large choix de cafés et à l’accès gratuit au wi-fi.

Blondinets des ONG et jeunes Ramalliens y travaillent sur leur portable ou traînent sur Facebook devant un latte.

« Berverly Hills ». Mais ces airs de capitale branchée ne peuvent faire oublier la réalité. Ramallah n’est qu’une enclave tolérée par les Israéliens et étroitement surveillée. « Ramallah me fait pitié, assène Majd Beltaj, blogueuse et activiste politique de 24 ans. Dire que c’est la ville de la première Intifada, partie de Bir Zeit ! Aujourd’hui, on l’appelle “la Beverly Hills du Proche-Orient”, les gens ne pensent qu’à sortir pour oublier l’occupation. Voilà pourquoi on n’a pas eu notre printemps arabe : nous sommes fatigués, notre situation n’a fait qu’empirer.

En fait, nous attendons que ça pète vraiment pour bouger. » Le dynamisme de Ramallah n’est pas seulement économique, il est aussi intellectuel et créatif. « Quand les artistes s’expriment, un peu de pression s’échappe de la Cocotte-Minute », espère Julien Chiappone- Lucchesi, qui organise expositions et conférences au centre culturel.

Car ici, l’art n’est jamais loin du militantisme. Khaled Jarrar, 35 ans et ancien garde du corps de Mahmoud Abbas, s’est tourné vers la photographie. Sa dernière performance a eu son petit succès. Il a dessiné un tampon de la Palestine, un passereau voletant sous une branche de jasmin. Il l’a ensuite apposé sur les passeports de touristes, provoquant quelques problèmes lors des contrôles de sécurité à l’aéroport de Tel-Aviv.

Ainsi va la vie à Ramallah, un curieux ovni géopolitique. Une sorte de bantoustan proche-oriental, mais aussi un laboratoire du futur Etat palestinien. Une bouffée d’oxygène dans l’univers glauque de l’occupation

par Claire Meynial - Le point