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Je ne haïrai point - Mission de Palestine en France

Je ne haïrai point

par Izzeldin Abuelaish, aux éditions Robert Laffont
mardi 31 janvier 2012

Chacun se souvient de cette « tragédie en direct » : à l’avant-dernier jour de l’opération « Plomb durci », le Docteur Izzeldine Abuelaish répond aux questions d’une chaîne de télévision israélienne lorsque que Tsahal tire sur sa maison et tue trois de ses filles et sa nièce. Comme un symbole du massacre de Gaza, qui amènera le rapport Goldstone à dénoncer des « crimes de guerre », voire « contre l’Humanité ».
De cette épreuve indicible, cet homme d’un immense courage a tiré un livre, Je ne haïrai point, dont les éditions Robert Laffont ont publié en mars 2011 une version française. Mais les révolutions arabes er l’intervention occidentale en Libye n’ont pas permis que cet ouvrage suscite l’attention qu’il mérite.

Dans le cadre d’une tournée européenne, l’auteur sera à Paris du 29 au 31 janvier. Le dimanche 29, en particulier, il participera au concert organisé par la Mission de Palestine en France à 17 heures, dans le Grand Amphithéâtre de l’Institut du monde arabe, à l’occasion de l’admission de la Palestine à l’Unesco et du 47e anniversaire du déclenchement de la Révolution palestinienne. A cette occasion, il dédicacera son livre.

En guise d’introduction à cette rencontre, voici un article superbe que notre consœur et amie Anne Brunswic a publié dans la "Revue XXI" :

Dans ce quartier paisible de Toronto, à quelques stations de métro du lac Ontario, les maisons de brique s’alignent sagement des deux côtés de la rue, chacune avec son escalier montant à la porte d’entrée et son allée asphaltée descendant au garage. La neige fraîchement tombée recouvre les jardinets et une partie des trottoirs, des écureuils noirs sautillent entre les arbres dénudés. Le docteur Izzeldin Abuelaish a fixé notre premier rendez-vous le jour où s’achèvent triomphalement pour l’équipe nationale du Canada les jeux olympiques de Vancouver.
En haut des marches, un homme robuste m’accueille avec un large sourire. Il ne ressemble que de loin au père accablé par le malheur apparu dans les médias du monde entier fin janvier 2009. Avec ses jeans et son tee-shirt bleu ciel, ses cheveux noirs très fournis, ses larges épaules, le docteur Abuelaish ne paraît pas ses 55 ans. Au premier regard, à la poignée de mains, on se sent en confiance. Les éclats de voix d’enfants venus de la cuisine confirment qu’ici la vie continue, avec une certaine gaieté même.

La famille a posé ses bagages dans cette grande maison l’été dernier. Le 21 juillet 2009, elle quittait le camp de réfugiés palestiniens de Jabalia, au nord de la Bande de Gaza ; le lendemain, elle emménageait à Toronto. Le grand écart. Les deux filles aînées, Dalal, 20 ans, et Shatha, 19 ans se sont inscrites à l’université de Toronto en génie civil-architecture et en informatique. Mohammed, 14 ans, fréquente depuis la rentrée un collège canadien. Les cadets, Raffah, 10 ans, et Abdullah, 7 ans, vont à l’école primaire.

« Pour eux, c’était assez de souffrances, assez d’épreuves », explique d’emblée le docteur Abuelaish. En septembre 2008, ils perdaient leur mère, emportée à 47 ans par une leucémie foudroyante. Trois mois plus tard, trois sœurs et une cousine étaient tuées sous leurs yeux à leur domicile.

Survenu à l’avant-dernier jour de l’opération « Plomb durci », lancée par l’armée israélienne contre la Bande de Gaza, le drame a connu un grand retentissement. Le docteur Abuelaish exerçait en Israël. Il avait la réputation d’un homme de paix, sa voix était connue. Parlant hébreu, il était souvent interrogé depuis le début du siège. Après l’attaque de sa maison, il a appelé au secours un journaliste israélien. Son appel – sanglots, détresse, horreur – est passé en direct sur l’antenne.
Le docteur Izzeldin Abuelaish a a été proposé pour le prix Nobel de la paix. Malgré les épreuves, il garde intacte sa confiance, et veut la partager.

Shata, qui reste invisible

Pour faire connaissance, le médecin m’a conviée à partager en famille le dîner du samedi soir, un dîner auquel se joignent un couple d’universitaires américains et leur fils étudiant. Les filles ont cuisiné un festin palestinien dans la meilleure tradition avec taboulé, feuilles de vigne, courgettes et aubergines farcies accompagnées de « labné » (« fromage blanc »). Comme plat de résistance un « maklubé », du riz sauté avec choux-fleurs et poulet aux amandes. Et pour finir, une pâtisserie typique de Naplouse, le « kunafa » tiède au fromage fondu couvert de vermicelles au miel.

Les préparatifs ont occupé les trois filles en cuisine depuis ce matin. En fin d’après-midi, les garçons aidés de leur père ont briqué la maison. Parce qu’il y avait des invités masculins, l’aînée, Dalal, tout de jeans vêtue comme le reste de la famille, s’est couvert la tête d’un joli foulard violet pailleté d’argent. L’autre jeune fille de la maison, Shatha, blessée à l’œil et à la main l’an dernier par les obus qui ont tués ses soeurs, reste invisible. « Retenue par la révision d’un partiel d’informatique », explique le père.

« Sais-tu pourquoi nous ne mangeons pas de porc ? », demande-‘il à brûle pourpoint à Raffah, la cadette qui vient apporter des biscuits d’apéritif. La fillette de dix ans n’en a qu’une vague idée : si le Coran l’interdit, dit-elle, c’est sûrement parce que c’est mauvais pour l’estomac. « Mes enfants maintiennent des liens profonds avec leur culture, la langue arabe et la religion, mais je veux aussi qu’ils apprennent à comprendre les autres. Mon grand fils Mohammed soutient à fond l’équipe du Canada. Maintenant, si un match devait opposer le Canada à la Palestine, je suis sûr qu’il soutiendra le meilleur concurrent, sans regarder la couleur du drapeau. »

De tous les enfants, Raffah tient la vedette. Cette petite brunette aux grands yeux malins s’est très vite mise au patin à glace et à l’anglais. Elle connaît même quelques mots de français. Ses aînés Dalal et Mohammed se montrent plus réservés. « Le jour de l’attaque, Dalal n’était pas avec ses sœurs. Partie réviser son cours d’architecture avec sa cousine, elle est par chance restée bloquée là-bas pendant la durée du siège. – Sinon, tu ne serais plus là », poursuit le père à l’adresse de son aînée qui, depuis le décès de sa mère et de sa grande sœur, tâche de tenir le rôle de maîtresse de maison.

Le docteur Abuelaish est persuadé qu’à l’origine de la haine, il n’y a souvent qu’une vision faussée. A l’heure du café, il raconte une histoire : « C’est un jeune couple qui s’installe dans un nouvel appartement. La femme regarde par la fenêtre le linge qui sèche sur le balcon de la voisine. Elle prend son mari à témoin. ‘’Tu as vu ce linge comme il est sale. Tout de même, cette vieille, depuis le temps, elle aurait pu apprendre à faire la lessive !’’ Quinze jours plus tard, elle observe avec étonnement le linge qui sèche en face. ‘‘Regarde, c’est incroyable comme il est propre aujourd’hui.’’ Le mari répond : ‘’C’est normal, j’ai lavé les carreaux ce matin’’. »

Jamais de projets à long terme

Même s’il l’on peut avoir cent bonnes raisons de vouloir quitter Gaza, partir n’a pas été une décision facile. L’idée était pourtant dans l’air depuis la prise de contrôle par les islamistes du Hamas et l’imposition du blocus par Israël en juin 2007. Après la mort de ses trois filles, il lui paraissait encore plus difficile de laisser derrière lui les tombes fraîches. Ses frères le pressaient de rester, ses enfants hésitaient. Et puis comment abandonner tant d’amis dans le dénuement et l’insécurité ? « Je me soucie des autres. Le bonheur que je peux tenir dans ma main est peu de chose. Partagé avec les autres, il est immense. Les gens de Gaza ne quittent jamais mon esprit ni mon cœur. » La décision de partir, il l’a prise, pour ses enfants, et « avec leur accord », insiste-t-il.
Diplômé de Harvard, expert auprès de l’Organisation Mondiale de la santé (OMS), le médecin aurait pu choisir de s’établir à Haïfa, à Harvard ou en Belgique. « J’avais consulté mes enfants à la fin 2008, Aya m’avait dit : ‘’Papa, je veux prendre l’avion’’. J’y ai repensé après sa mort, ça a fait pencher la balance en faveur de Toronto. » Pour combien de temps ? « Au moins le temps que mes enfants finissent leurs études. Mais nous autres, Palestiniens, nous ne faisons jamais de projets à long terme, nous avons toujours vécu dans la précarité. »
Aujourd’hui, sa priorité est le bonheur de ses enfants. « Si j’avais su que je perdrais si tôt mes filles, j’aurais passé plus de temps avec elles. Maintenant, lorsque je suis loin, je compte les jours. »

Izzeldin Abuelaish est souvent invité à donner des conférences sur le thème de la paix. En tous lieux, que ce soit au parlement européen ou devant des clubs juifs américains, il répète sa conviction qu’Israéliens et Palestiniens doivent vivre côte à côte non seulement dans la justice et l’égalité mais dans l’amitié. « Nous sommes des frères siamois. Toute violence faite à l’un atteint l’autre. Je suis contre toute forme de violence, d’où qu’elle vienne, des soldats et des colons israéliens comme des Palestiniens. Car la violence n’amène jamais la justice. »
Pour se faire comprendre, le médecin recourt volontiers à des comparaisons médicales. En parlant des attentats suicides, il dit : « Pensez à un malade qui se tord de douleur sur son lit d’hôpital. Il appelle au secours l’infirmière, il appelle au secours le médecin. Personne ne vient. Alors il se met à hurler et si on ne l’écoute pas, il casse tout. » Devant l’échec des négociations de paix, il raisonne plutôt en chirurgien : « Lorsqu’on opère une tumeur, on enlève toutes les régions infectées sans rien laisser derrière, même s’il faut y passer dix heures. Opérer une tumeur à moitié ou aux trois-quarts, c’est absurde ! Si l’on est sérieux, il faut régler le conflit sans rien laisser de côté pour plus tard. »

Le camp de Jabalia, unique port d’attache

Ses valeurs, Izzeldin Abuelaish les tire de la médecine, de l’Islam auquel il est profondément attaché, et surtout de la vie. « Tendre la main, regarder l’autre comme un être humain pourvu de la même dignité que soi, c’est la base. Les traités de paix ne valent pas grand-chose tant que la haine reste dans les cœurs. Je connais assez les deux côtés pour vous dire que sont les cœurs qu’il faut pacifier. »

Sa vie est inséparable du camp de réfugiés de Jabalia. C’est là qu’il est né en 1955, là qu’il est a fréquenté l’école, là qu’il a pratiqué tous les métiers qu’un garçon pauvre, aîné d’une famille de neuf enfants peut exercer. C’est là qu’il s’est marié et là que vivent aujourd’hui ses frères et sœurs. Son grand appartement vide est là-bas, qui l’attend, à Jabalia, son unique port d’attache.

Ses parents, originaires d’un village situé à douze kilomètres à vol d’oiseau, y ont trouvé refuge en 1948. Terrorisés par les récits de massacre, ils avaient fui avec tous leurs voisins devant l’avance de l’armée juive. Leur exode fut brutal. Partis les mains vides, ils pensaient revenir au bout de quelques jours, quelques semaines tout au plus, le temps que les armes se taisent. Sur leurs terres se trouve aujourd’hui le ranch des Sycomores, propriété privée de l’ancien premier ministre Ariel Sharon.

Pendant son enfance, Izzeldin Abuelaish n’entend parler que de retour au village. A l’intérieur du camp, ceux du village occupent le bloc P ; dans le malheur commun, ils restent soudés. Les traditions se maintiennent tant bien que mal. Sauf que les hommes, privés de leurs terres, doivent se contenter de petits emplois de manœuvre ou de gardien, quand ils en trouvent. Sauf que les familles s’entassent dans des logements minuscules et insalubres. Chez les Abuelaish, on vit à onze dans deux pièces de neuf mètres carrés chacune, sans eau courante ni électricité, avec un toit qui fuit et des WC collectifs.

Comme tous les camps palestiniens, Jabalia est administré par une agence locale de l’ONU, qui fournit aux réfugiés des aliments de base, des vêtements récupérés, des soins de santé et l’instruction fondamentale. Le jeune Izzeldin place ses espoirs dans l’école. Tout en travaillant dès 7 ans à livrer du lait, trier des oranges, porter des paquets, vendre au marché, il occupe constamment la première place en classe. « Enfant, je n’avais rien d’autre à quoi m’accrocher que des rêves, je rêvais de devenir médecin pour aider mes frères et sœurs à étudier ; j’espérais aussi faire quelque chose pour mon peuple qui manquait de tout. »

A peine le temps de dormir

On dit souvent qu’au Moyen-Orient l’histoire défile en accéléré. Le paysage de Jabalia devient vite méconnaissable. En 1967, après la Guerre des Six Jours, la Bande de Gaza passe du mandat égyptien à l’occupation israélienne. « J’ai appris à l’âge de douze le sens du mot couvre-feu. Quand j’ai vu des Juifs pour la première fois, c’était des soldats armés de mitraillettes et je croyais qu’ils allaient tous nous tuer. »

Six mois plus tard, le marché de Jabalia voit arriver des voitures particulières immatriculées en Israël : les civils viennent s’approvisionner à bon compte en primeurs et denrées. Ces nouveaux touristes le traitent comme un boy. Il enrage, mais acquiert des rudiments d’hébreu.
A l’intérieur du camp, les tentes et les bicoques de planches laissent place à de petits immeubles de ciment de deux, trois ou quatre étages, serrés les uns contre les autres le long d’étroites ruelles où les voitures se faufilent à grands coups de klaxon. La population se multiplie par trois ou quatre, avec des enfants partout, à 60 par classe, des fils et des filles de paysans. Jabalia devient une vraie ville, bourdonnante de frustrations et de tensions. Fermement installée à tous les leviers de commande, l’armée israélienne quadrille le territoire.

En 1970, Ariel Sharon fait raser toutes les maisons de la rue où habite la famille Abuelaish : « Il voulait élargir la route menant à une base militaire, notre petite baraque a été détruite et, une fois de plus, nous nous sommes retrouvés sans toit. »

Dans la vie de l’adolescent, la politique ne tient qu’un rôle marginal : « Le soir, les gens écoutaient en cachette l’heure quotidienne de la radio palestinienne ; on risquait pour cela un an de prison. Parfois, je participais avec mes frères et mes amis à des manifestations, mais je retournais vite à mes livres. Entre étudier, lire et gagner des sous, j’avais déjà à peine le temps de dormir. »
Ses premiers liens avec Israël

Les premières rencontres avec les Israéliens ne laissent pas au jeune homme que de mauvais souvenirs. L’été de ses quinze ans, il commence à travailler en Israël. Chaque matin avant l’aube, avec des milliers d’autres, il franchit les barrages dans l’espoir de trouver de l’embauche. La chance lui sourit : six semaines durant, une famille séfarade d’Ashkelon l’emploie à construire des poulaillers. Gamin affamé et couvert de loques, il est surpris : « Je ne m’attendais pas à rencontrer des juifs ‘normaux’. C’étaient des gens qui, comme nous, entretenaient des liens de famille très étendus, qui aimaient se retrouver autour de grandes tablées, qui racontaient des histoires et des blagues avec beaucoup d’animation. Nos peuples ont bien plus en commun qu’on ne le croit. » Jusqu’aujourd’hui, il conserve des liens affectueux avec cette famille juive.

A 20 ans, il obtient une des rares bourses égyptiennes pour étudier la médecine au Caire. Avant de partir, il lui faut mettre de l’argent de côté. Il retourne travailler pendant huit mois en Israël. Maçon, ouvrier agricole, il accepte toutes les besognes. Pour ceux qui l’emploient, le futur médecin n’est qu’une paire de bras. « Ils ne regardaient pas la personne, seulement le service que je pouvais rendre. » A l’automne 1976, il fait ses adieux à la famille et au quartier.

Sept ans plus tard, Izzeldin Abuelaish rentre d’Egypte, fier de son diplôme. Il a hâte de gagner sa vie, de soutenir ses parents et sa nombreuse famille. La déception est rude : Gaza n’a rien à offrir à ce jeune médecin. Au bout de deux ans de petits jobs, il accepte un poste à la maternité de Jeddah en Arabie Saoudite. Le royaume des Saoud finance sa formation et l’envoie en stage de spécialisation à Londres. Il devient, en quelques années, un gynécologue obstétricien réputé, spécialiste en fécondation in vitro.

Marié et père de deux fillettes, il a 36 ans quand il revient à Gaza, décidé à faire profiter son pays de ses compétences. La première Intifada (ou « guerre des pierres ») partie du camp de Jabalia quatre ans plus tôt n’est pas terminée, mais le gynécologue parie sur l’avenir. Avec l’argent gagné à l’étranger, il fait construire en périphérie du camp, sur la grand route Salah-el-Din, un bel immeuble résidentiel de cinq étages qu’il partage avec ses frères. Et il ouvre sa propre clinique privée avec une consultation spécialisée en stérilité. C’est à cette époque, fin 1991, qu’il noue de premières relations avec le monde médical israélien.

Il est « le médecin qui sourit »

« Les principaux auteurs que je citais dans ma thèse travaillaient en Israël. Je les ai contactés et ils m’ont orienté vers la maternité de Soroka à Beersheba ; avec 13 000 naissances par an, c’est le plus grand centre d’accouchements du sud d’Israël. Le professeur Marek Glesermann m’a bien accueilli car mon expérience dans la Bande de Gaza lui semblait d’un grand intérêt. Nous avons un taux de fécondité très élevé, mais aussi un nombre record de femmes stériles et les deux phénomènes sont en fait souvent liés. »

Le docteur Abuelaish se met vite au travail à la maternité de Soroka. « Collaborateur bénévole », il tire ses revenus de sa clientèle privée, à Jabalia. Chaque jour, il fait le va et vient entre la bande de Gaza et Beersheba. « A cette époque, la frontière était ouverte et je pouvais aller au travail au volant de ma propre voiture. C’était l’affaire d’une heure. »

Le médecin palestinien est d’abord accueilli avec suspicion : en Israël, le camp de Jabalia a la réputation d’une poudrière, d’un bastion terroriste. « Au début, on m’observait de près, on me testait. J’étais un objet de curiosité. On m’appelait ‘le médecin de Gaza’. Ensuite je suis devenu ‘le médecin qui sourit’. »

Pour se sentir plus à l’aise avec les malades, il suit des cours d’hébreu. Embauché au bout de six ans, il devient le premier Palestinien à travailler à temps plein comme médecin spécialiste dans un hôpital israélien. « C’était un grand jour. J’aurais tant voulu que mes parents soient encore là pour partager ma joie ! »

A Gaza, des voix s’élèvent pour le critiquer. Est-ce bien le rôle d’un Palestinien de mettre au monde des bébés juifs, autant de futurs soldats de l’armée d’occupation ? Izzeldin Abuelaish ne se laisse pas troubler. Il aide des malades palestiniens à venir se faire soigner en Israël. Médecin et croyant, ce qui lui importe par dessus tout, c’est la vie humaine : « Je ne connais rien de plus beau que de mettre un enfant au monde et de le remettre dans les bras de sa mère. »

La première fois qu’il a aidé une femme à accoucher, il a pleuré de joie. Aider celles qui n’y parviennent pas est devenu une vocation : « Dans notre société, compte tenu de nos traditions, la femme stérile subit une véritable exclusion. Pour les mères juives, arabes ou bédouines que j’ai traitées en Israël, la souffrance est la même, et la joie de porter une maternité à terme la même aussi. Comme médecin, je n’ai jamais fait la moindre différence. »

« Sauver les vies, c’est ce qui nous réunit »

Un de ses pires souvenirs est une tentative d’attentat. En juin 2005, à un barrage, une jeune Palestinienne du camp de Jabalia est arrêtée portant sur elle dix kilos d’explosifs. Traitée pour brûlures graves à l’hôpital israélien où travaille Izzeldin Abuelaish, la jeune femme de 21 ans, mère de deux enfants, revenait pour un dernier contrôle. « C’était abject. Qui voulait-elle tuer ? Des enfants, des femmes, des malades, des médecins et des infirmières ! Est-ce une façon de remercier pour les soins ? Est-ce à l’image de l’islam, une religion pour qui la vie humaine est sacrée ! A l’époque, j’ai publié une lettre ouverte dans le Jerusalem Post pour dénoncer cet acte cynique et meurtrier, qui en plus pénalisait les patients palestiniens soignés en Israël. »

La vie humaine, valeur suprême ? Je lui rappelle qu’aux yeux de certains fondamentalistes, la terre sainte justifie tous les sacrifices. Indigné, le médecin de Gaza me corrige aussitôt : « Certainement pas ! Le Coran indique à plusieurs reprises qu’il est permis de sacrifier une chose pour sauver une vie, mais jamais une vie pour sauver une chose ! Il est permis de détruire même la Mecque pour sauver ne serait-ce qu’une vie innocente ! Sauver les vies, c’est ce qui nous réunit tous. »

Tandis que la Bande de Gaza descend aux enfers, le docteur Abuelaish est un des rares à pouvoir encore circuler. Il poursuit sa spécialisation en médecine fœtale en Italie, puis en planification de la santé publique à Harvard. Il part en mission en Afghanistan et au Yémen. Ses horizons s’élargissent. « A côté de Gaza, Kaboul, c’est le moyen âge, je n’avais jamais vu une misère pareille. » A Jabalia, sa femme Nadia élève une famille qui compte désormais huit enfants, six filles et deux garçons.
En mission en Belgique, il apprend, en septembre 2008, qu’on vient de diagnostiquer chez sa femme une leucémie. D’expérience, il sait que chez l’adulte, les chances de survie sont faibles. A distance, grâce à ses relations avec les services de santé israéliens - qui autorisent la malade à passer le check point - et avec l’Autorité palestinienne - qui couvre les frais -, il parvient à faire admettre Nadia dans le plus grand hôpital d’Israël, l’hôpital TelHashomer, où il vient d’être engagé quelques mois plus tôt.

Cent et une humiliations

S’il n’était pas Palestinien, Izzeldin Abuelaish aurait pu sauter dans le premier vol pour Tel Aviv pour se trouver, quelques heures plus tard, au chevet de Nadia. Mais le règlement israélien ne lui permet d’entrer que par la Jordanie. Bruxelles – Munich – Istanbul – Amman : d’aérogare en salle d’attente, il reçoit par téléphone des nouvelles de plus en plus alarmantes. Le voyage s’éternise.

A minuit, il parvient au pont Allenby, qui marque la frontière jordano-israélienne. Le poste frontière ouvre à 7H30, il reste debout toute la nuit pour être sûr de passer en premier. Un officier le place dans une salle d’attente. Le coup de tampon n’est donné qu’à 18h. Le chauffeur de taxi, qui a patienté toute la journée, démarre enfin.

Arrivé dans les faubourgs de Jérusalem, le taxi est stoppé, les passagers sont fouillés et menottés. Après de longues palabres avec un militaire, il est refoulé sur Jéricho. « Raison de sécurité, évidemment », ironise le médecin de Gaza. Nouvelle attente à Jéricho, puis à Bethléem, où on le boucle dans une cellule de 2 m2.

Quand il arrive au service des soins intensifs, sa femme a perdu conscience. Il lui aura fallu 24 heures pour franchir la distance entre le pont Allenby et l’hôpital TelHashomer, une heure de voiture en « temps normal ». Nadia meurt huit jours plus tard.

Izzeldin Abuelaish ne s’appesantit jamais sur les cent et une humiliations qui sont le lot de tout Palestinien confronté aux forces de sécurité israéliennes. Il en plaisante même volontiers : « C’est grâce aux barrages que j’ai appris la patience ! » Mais le cauchemar de ce voyage pour rejoindre sa femme mourante, comment l’oublier ? « Nadia me manque beaucoup. Elle a pris en charge l’éducation de nos enfants alors que j’étais souvent absent, elle m’a soutenu dans tous mes projets. Sans elle, je n’aurais jamais pu accomplir tout ce que j’ai fait depuis vingt ans. Oui, Nadia me manque beaucoup. »

L’opération « Plomb durci »

Après l’enterrement de Nadia, les enfants reprennent le chemin de l’école, du collège ou de l’université. Leur père y tient. Les succès scolaires de ses enfants sont sa fierté. A l’Université islamique, l’aînée Bessan décroche un diplôme de management, d’autant plus méritoire qu’à la maison, l’essentiel des responsabilités repose sur elle. La deuxième, Dalal, débute en architecture. La troisième, Shatha, termine le secondaire. « Même dans les pires moments, mes enfants ont toujours fait leurs devoirs et continué d’étudier. » Mayar, qui veut devenir médecin comme son père, remporte à quinze ans un championnat de maths de la Bande de Gaza. Aya rêve plutôt de journalisme.

Fin 2008, l’imminence d’une grande opération israélienne contre Gaza ne fait plus de doute. Au soir du 25 décembre, Izzeldin quitte l’hôpital TelHashomer. Il s’arrête en route pour d’ultimes emplettes, franchit le barrage et retrouve à la nuit tombée ses enfants. Au matin du 27, l’offensive aérienne commence. « Nuit et jour, le camp de Jabalia était visé. Il y avait un bruit énorme de tous les côtés à la fois, une fumée si dense qu’il faisait nuit en plein jour. L’immeuble tremblait. On ne dormait plus. »

Des tracts jetés des avions ordonnent à la population d’évacuer le quartier. Pour aller où ? La Bande de Gaza ne compte aucun abri anti-aérien. Les voisins partent à pied ou en voiture. L’exode rappelle les pires souvenirs. Le médecin et deux de ses frères décident de rester sur place avec leurs enfants.

Le 3 janvier, les tanks israéliens entrent dans Gaza. L’électricité et le gaz sont coupés, l’eau stockée sur le toit est rationnée. L’appartement occupe tout l’étage et des fenêtres donnent dans toutes les directions. Les matelas sont rassemblés dans la salle à manger, aussi loin que possible des vitres. Dans cette pièce, ilsdorment à huit. Ils y prennent aussi leurs repas. Le courant est coupé, il faut jeter la nourriture conservée au congélateur. On ne se lave guère, on tire la chasse tous les trois jours. Pour la cuisson, il ne reste que le barbecue. Faute de chauffage, les enfants grelottent.

Un matin, Izzeldin entend des coups de sonnette furieux en bas. « Je pensais que c’était des soldats. Je n’ai pas bougé, mais les coups ont continué. Je suis descendu au rez-de-chaussée. C’était Noor, ma nièce. Elle portait une serviette de bain blanche attachée au bout d’un bâton. » La jeune fille de 17 ans venait de franchir à pied, sous les tirs et les explosions, les trois kilomètres séparant le camp de Jabalia de la maison.

Noor est sale et affamée, elle n’a pas dormi depuis longtemps. « Je l’ai prise dans mes bras. Elle pleurait et disait préférer mourir avec nous plutôt que rester là-bas, à cinquante par pièce, dans la puanteur, le bruit, les cris. »

« Papa, je crois qu’Aya est blessée »

La famille Abuelaish dispose d’un transistor et d’un téléphone portable dont la batterie est presque à plat. Les filles réussissent à fabriquer un chargeur en connectant quatre piles entre elles. Des journalistes du monde entier appellent le médecin de Gaza au téléphone. En hébreu ou en anglais, il livre sa chronique quotidienne du siège, tel qu’il le vit avec ses enfants, ses frères, ses neveux et nièces. Qu’importe si la grande majorité du public israélien soutient l’offensive, il a choisi de l’informer. Au moins, tout le monde saura le prix que les civils palestiniens sont en train de payer.

Onze jours après l’entrée des tanks israéliens à Gaza, le paysage autour de la maison n’est plus qu’incendies et ruines. Un char s’approche à vingt mètres. Terrorisé, le médecin le voit pointer son canon sur l’immeuble. Immédiatement, il appelle à l’aide son ami Shlomi Eldar, un journaliste israélien. « Shlomi est un type bien, un ami, quelqu’un qui se soucie vraiment des autres et qui a le courage de dire la vérité. » Celui-ci transmet aussitôt l’appel à un confrère de la radio qui couvre le conflit en direct. Le médecin, qui a du mal à se maîtriser, explique à l’antenne le danger qui menace ses enfants. Quelques minutes plus tard, il reçoit l’appel d’un officier israélien. Qui transmet des ordres. Le tank fait marche arrière. Izzeldin Abuelaish est rassuré, certain que l’armée a bien identifié sa maison.

Nous sommes le 16 janvier. Des rumeurs de trêve circulent. A 16h45, une détonation énorme retentit. L’aînée, Bessan, se précipite dans la chambre des filles. « Papa, je crois qu’Aya est blessée », crie-t-elle. Un second obus touche la maison. La fumée dans l’appartement est suffocante, le chaos total.

Quand Izzeldin Abuelaish parvient, affolé, à ouvrir la porte, il découvre un carnage. Bessan, Ayar et la cousine Noor - venue se réfugier là quelques jours plus tôt - baignent dans leur sang. Son frère Nasser, atteint de dizaines d’éclats dans le dos, gît à côté de la petite Ghaïda, 13 ans.

« Après coup, j’ai essayé de reconstituer la scène. Je jouais dans la salle à manger avec mon plus jeune fils. Mohammed s’occupait du barbecue dans l’entrée, Raffah se faisait une tartine dans la cuisine et Bessan l’aidait. Les autres filles se reposaient dans leur chambre. Après le premier obus, mon frère Nasser est descendu en courant avec sa fille Ghaïda. Pour les autres, je ne sais pas… Je revois tout ça confusément, les boucles d’oreilles qu’Aya venait de recevoir pour ses 13 ans, le cahier de maths de Mayar tout taché de sang, l’ordinateur pulvérisé, des taches de sang partout jusque sur les petits miroirs en forme d’étoile collés au mur et au plafond. »
L’aide des amis israéliens

Dans la chambre, une seule fille semble encore consciente, Shatha. « Son œil gauche pendait au milieu de sa joue, sa main droite était presque entièrement arrachée. Je l’ai soulevée dans mes bras. Quand Mohammed m’a vu pleurer, il m’a dit que ses grandes sœurs étaient heureuses maintenant, qu’elles avaient rejoint leur mère. Je crois que c’était une expression de foi profonde chez ce très jeune homme. Et puis Mohammed m’a appelé, il avait vu bouger les lèvres de Ghaïda. Moi, je l’avais crue morte. Pas une partie de son corps n’était restée intacte ! Mais elle respirait encore. »

Où trouver du secours ? Comment évacuer les blessés ? Izzeldin compose le numéro de son ami Shlomi Eldar, la ligne est sur répondeur. Le journaliste le rappelle. Ce qu’Izzeldin ne peut deviner, c’est qu’il est à l’antenne, dans le studio où l’on attend d’un moment à l’autre un discours du premier ministre, Tzipi Livni. Le médecin de Gaza crie : « Mon Dieu ! Ils ont bombardé ma maison, ils ont tué mes filles, qu’est-ce qu’on a fait ? Mon Dieu, je voulais les sauver, elles sont mortes sur le coup. » Sa détresse passe en direct.

Alertés par la radio palestinienne, des amis et des voisins accourent avec des brancards. Morts et blessés sont transportés à pied au dispensaire de Jabalia. Les trois blessés sont chargés dans une ambulance palestinienne qui se fraie un chemin jusqu’au point de passage vers Israël. « Le trajet sous les explosions et les tirs a duré une vingtaine de minutes, mais je ne sentais plus la peur. Rien de pire ne pouvait plus arriver », se souvient Izzeldin.

Sans aucune formalité, ce qui tient vraiment du miracle, les blessés sont transférés dans une ambulance israélienne qui les mène à l’hôpital TelHashomer, près de Tel Aviv, celui précisément où travaille le docteur Abuelaish. Il reprend son sang froid de médecin. Le pouls de Ghaïda est trop bas. Elle doit être transférée en hélicoptère. Familier du système hospitalier israélien, il obtient tout en un temps record. D’autant que, de leur côté, le journaliste Shlomi Eldar et ses amis médecins israéliens mobilisent leurs relations.

Les téléspectateurs suivent en direct l’opération de sauvetage. Les images font le tour du monde. Deux jours plus tard, alors qu’Israël vient de déclarer unilatéralement une trêve, une conférence de presse se tient dans le hall à l’initiative du directeur de l’hôpital.
Devant des dizaines de journalistes, le docteur Abuelaish, très éprouvé, reprend le récit des dernières quarante-huit heures. Le médecin demande que la vérité soit faite. Une femme l’interrompt et prend à partie les journalistes : « Pourquoi le laissez-vous parler ? C’est sa faute ! Bien sûr qu’il y avait des terroristes chez lui, ou alors des armes ! Je suis la mère de trois soldats, dont un qui se bat en ce moment à Gaza, alors ça suffit, ces mensonges, cette propagande ! ». Atterré, il répond : « Les seules munitions qui se trouvaient dans la chambre de mes filles, c’était de l’amour, de l’espoir et des rêves ».

Un autre Israélien reprend la rumeur selon laquelle les filles ont été atteintes par des roquettes Qassam et accuse les islamistes. Le docteur encaisse, sans colère. Il demande une enquête impartiale, redit son espoir que ses filles soient les dernières victimes de cette guerre atroce et stupide.

Les différentes versions de Tsahal

Après la guerre, le médecin de Gaza ne retourne plus travailler à l’hôpital TelHashomer. Sa vie prend un autre cours. Il se bat pour que la mort de ses filles ne soit pas classée sans suites. « Si mon appel n’avait pas été diffusé en Israël, il n’y aurait eu aucune opération de sauvetage. Toute l’affaire aurait été étouffée. »

Dans un premier temps, l’armée israélienne accuse le Hamas d’être à l’origine des tirs, prétendument destinés à punir le docteur Abuelaish de ses rapports « privilégiés » avec Israël. Il faut une pétition signée par de nombreux médecins israéliens pour que l’armée ouvre une enquête interne. Au bout d’un mois, elle reconnaît sa responsabilité mais, affirme dans un communiqué, que le tir israélien est venu en riposte à un tir des islamistes venant du toit.

Izzeldin Abuelaish rejette cette version. D’abord parce que l’immeuble compte cinq étages. Si le tank avait riposté à un tireur posté sur le toit, comment expliquer que les deux obus aient frappé l’appartement du deuxième étage ? Quant à la présence d’étrangers dans l’immeuble, Izzeldin est formel : « Le quartier était entièrement vide, notre immeuble est isolé, tout à fait à l’écart, on ne peut pas y pénétrer en passant par une maison voisine, c’est impossible. L’armée a commencé par mentir en refusant d’admettre sa responsabilité. Elle continue à mentir. Si l’on veut la réconciliation, il faut dire la vérité, assumer ses actes et présenter des excuses. »

On demande souvent et avec insistance au docteur Abuelaish pourquoi il n’appelle ni à la haine, ni à la vengeance. « Mais quels Israéliens dois-je haïr ? Les médecins et les infirmières qui ont donné des soins à mes enfants avec beaucoup de dévouement ? A l’hôpital, une foule de gens sont venus m’offrir du réconfort. J’ai reçu des messages de condoléances de partout, d’Israël, de la Cisjordanie et de toute la Bande de Gaza. »

Il n’en veut même pas à cette femme qui l’a agressé pendant sa conférence de presse. « Que voulait-elle ? Sans doute montrer sa loyauté à l’égard du pouvoir. C’est banal. Moi, j’étais épuisé, encore dans mon survêtement sale taché de sang. Au même moment, ma nièce Ghaïda était entre la vie et la mort dans une chambre voisine. Ma fille Shatha venait de sortir d’une longue opération sur son œil. Sur le moment, j’ai eu l’impression atroce qu’on tuait une seconde fois mes enfants. Cette femme s’est pour finir excusée, mais beaucoup plus tard. »

En parlant de cette période à l’hôpital, un autre souvenir refait surface. « Il y a toute une aile réservée à Tsahal où l’on soigne les soldats. Chaque jour, on voyait arriver les plus hauts dirigeants, Ehud Barak, Ehud Olmert, Shimon Peres, Benjamin Netanyahou. En pleine campagne électorale, ils venaient poser au chevet des « héros ». Je connais personnellement Barak et Olmert, aucun n’a traversé le couloir pour me serrer la main. »

Le docteur Abuelaish n’a pas été entendu par la justice israélienne. Une commission missionnée par l’ONU pour enquêter sur les crimes de guerre à Gaza ne lui a rien demandé. Habitué comme tous les Palestiniens à vivre sans protection juridique, le médecin de Gaza ne s’en étonne guère. Sur les conseils de quelques amis israéliens, il a porté plainte contre l’armée.

Jamais, la moindre parole de haine

Un an après l’inhumation, comme le veut la coutume, il s’est rendu à Gaza pour prier sur les tombes. Le voyage était empreint d’une grande tristesse. « Je suis arrivé pour la première fois chez moi devant une porte fermée. Pour la première fois, je me suis servi d’une clé. Autrefois, Nadia était toujours là pour m’accueillir, les enfants couraient à ma rencontre pour porter mes valises. Là, l’appartement était vide, il n’était rempli que de souvenirs. Je voulais sentir encore une fois la présence de ma femme et de mes filles, toucher ces choses parmi lesquelles elles ont vécu. »

L’impression la plus pénible lui est venue des rencontres avec les voisins et les amis. Dans tous les domaines, l’emploi, la santé, le logement, la nourriture, le médecin a constaté une dégradation. « Les gens se battent pour une bouteille de gaz ! A l’hôpital, les ventilateurs dans la salle des prématurés sont cassés faute de pièces détachées. Comment voulez-vous expliquer à une mère que son enfant va mourir parce que les Israéliens bloquent l’entrée des courroies de ventilateurs ! Et le plus désolant, c’est que tout le monde s’attend à une nouvelle attaque encore pire ! ».

Ce voyage-pélerinage, Izzeldin Abuelaish l’a fait seul. L’été prochain, les enfants ont demandé à passer les deux mois des vacances scolaires à Gaza. Pour lui comme pour ses enfants, la vie ne se conçoit pas en dehors de la communauté des parents, des amis, des voisins. En dépit de sa réussite professionnelle, de ses liens avec les « frères siamois » israéliens, le médecin se considère comme un Palestinien ordinaire. « Je ne suis pas exceptionnel, je suis l’un des leurs, j’appartiens à ce peuple », répète-t-il.

Depuis un an, on l’invite à s’exprimer sur toutes sortes de tribunes prestigieuses, aux Etats-Unis, en Europe. Il raconte son histoire, expose ses valeurs et reçoit de nombreux soutiens. Beaucoup s’étonnent de ne jamais entendre dans sa bouche la moindre parole de haine, le moindre propos vengeur. « La haine est un poison, une maladie qui ne conduit qu’à plus de haine, plus de violence et, pour finir, au désespoir. Moi, je continue à croire qu’une solution juste peut s’imposer, que la situation peut se débloquer. Tout est possible, sauf faire revenir mes enfants à la vie. »

Le matin de mon départ, je suis passée dire au revoir à la famille Abuelaish. Le médecin recevait un cinéaste canadien. La petite Raffah tournait autour de la table, attentive à tout, comme toujours. Encouragée par son père, elle a proposé de réciter un petit texte composé pour l’école et intitulé « Gaza, ma patrie ». Elle a saisi le micro que je lui tendais, s’est éclaircie la voix en tirant sur les manches de son pull rose à col roulé, a repoussé en arrière ses belles boucles noires et s’est lancée en anglais.

« A Gaza, il y a ceux que j’aime, ils sont morts. Il y a ma mère qui est morte d’une maladie, ma mère qui faisait tout pour moi, il y a mes sœurs Bessan, Mayar et Aya tués par les Israéliens, il y a ma cousine Noor, tuée aussi, il y a le père de mon père qui est mort, la mère de mon père qui est morte… »

Raffah s’est interrompue, les larmes aux yeux, et toute confuse m’a rendue le micro. Son père l’a réconfortée d’un sourire et d’une caresse sur les cheveux, elle s’est éloignée. Deux minutes plus tard, ayant retrouvé sa gaieté, elle m’invitait à jouer avec elle dans la cuisine. Le docteur Abuelaish en est sûr : « Cette tragédie ne doit pas être la fin du monde. Regardez mes enfants, ils vont bien. »
Anne Brunswic, mars 2010


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